Adèle et Hadrien: les ondes
muettes.
.... J’aime cette possibilité
que donne la musique concrète, et dont Lionel Marchetti s’empare,
de recréer le jour par la nuit.
Au cinéma, lorsque les pellicules étaient
encore de faible sensibilité, c’est en plein jour que l’on
tournait souvent les “extérieurs nuit”: une
plage, un désert, une campagne. Il suffisait de mettre devant
l’objectif un filtre assombrissant et bleuissant, d’attribuer
les ombres sur le paysage, s’il y en avait, à la clarté
de la Lune, et ça s’appelait le Day for Night. En France,
on disait: la nuit américaine.
Je dirai alors que la musique concrète illustre,
dans bien des cas, le contraire, c’est-à-dire le “night
for day”. C’est de la nuit acousmatique, de la non-visibilité
des sources consubstantielle à cette musique, que naît
le sentiment éclatant d’un peu de jour.
Des extérieurs-jours, il y en a depuis longtemps
dans la musique de Lionel Marchetti; une musique que j’aime parce
qu’il y a le cosmos autour, le ciel au-dessus, la vallée
parfois au-dessous, des voix en nous - ici des voix d’enfants
qui nous semblent les nôtres, un horizon au loin.
Le cosmos est mystérieux, cela veut dire non
qu’il nous cache quelque chose, mais qu’il nous parle. Il
parle avec des accords mouvants, comme une draperie-paysage, tout au
fond, cependant que des sons-événements surgissent près
de nous.
. Dialogues, et contrastes, entre le caractère
dérivant et ample des tenues lointaines - notes glissant les
unes sur les autres, des plaques, des couches - et la tension
des premiers plans.
Une petite voix humaine s’unit parfois au cosmos
en chantonnant sur la même hauteur.
À la fin, la grille d’un cimetière,
quand elle grince, joint ses notes à celles du cosmos.
Souvent, dans la musique de Marchetti, un son fouette
l’air ou tombe comme un “plouf”, et nous voilà
à guetter les ondes qu’il fait, mais rien au-delà
de lui, dans les sons, ne bouge. Rien n’est audible de ces ondes,
et dès lors, ces ondes, nous les sentons se former et se déplacer
en nous, silencieuses.
Une musique qui laisse au silence de l’espace
et du temps pour nous atteindre, par ondes muettes.
Des accès de mélancolie, de chagrin
se résorbent; comment le tissu du temps se reconstitue, se retisse
autour de moments qui ressemblent à un déchirement
du temps.
... Où vont tous les mots qui ont été
prononcés (s’ils ne sont pas enregistrés, ce qui
est possible depuis 1877)? Physiquement parlant, ils ne vont nulle part,
ils se dissolvent. En même temps, il nous semble qu’ils
continuent d’exister quelque part et tournent, dans une éternité,
comme des ronds de fumée.
Le son émis par une voix d’enfant est
un ébranlement de l’air minuscule, mais une force de vie.
Adèle et Hadrien met en relation deux de ces “petites voix”
avec l’étendue du cosmos, qui existe par une rumeur
à la fois lointaine et présente. Des phrases arrachées
au temps linéaire sont mises en révolution, certaines
se répètent, est-ce le personnage qui répète
le mot, est-ce le compositeur qui le met en orbite (comme le mot “doudou”
tout au début). Le mot n’est-il pas le “doudou”
par excellence, l’objet transitionnel absolu?
Deux enfants parlent, peu importe s’ils “se”
parlent.
Le son de la musique concrète, le son des
voix sans l’image nous délivre du psychologisme du cinéma,
lequel nous fait chercher dans les images et les visages, le contenu
des âmes, le sens des paroles, et les relations entre les personnages.
Ici, les enfants parlent, et autour d’eux les
mots qu’ils disent se propagent, ils leurs échappent, les
mots rêvent. Un duo dans un mélodrame
concret, cela n’a pas le même sens que dans l’opéra
- ici les corps ne sont pas vus, nous ne voyons pas ce que voient ceux
qui parlent, se regardent-ils en se parlant?
Dans la plupart des mélodrames de musique
concrète avec personnage, on assiste à une succession
de monologues, et ainsi les personnages semblent parler au micro. Mais
ici ils sont deux et ainsi se parlent l’un à l’autre,
l’un de l’autre, l’un à côté de
l’autre, alors je les imagine de dos ou de profil. Ou penchés
comme on aime voir les enfants sur quelque chose, considérant
quelque chose qui les captive. . Quelque chose de mystérieux
relie ces deux êtres en devenir, avec leur mystérieux destin
d’adulte devant eux, devant elle, devant lui.
Ce mystère aussi, dans cette oeuvre: dans
le mélodrame concret, quand un personnage se tait, il est toujours
là. On ne peut pas le faire disparaître du champ;
en un sens, d’un bout à l’autre de cette oeuvre lumineuse
et poétique, nous sommes toujours avec eux, Hadrien et Adèle,
Adèle et Hadrien.
Michel Chion
Adèle et Hadrien (le livre des vacances) Une
musique concrète de Lionel
Marchetti
en deux livres et dix cahiers 1999/2006
Musique instrumentale additive : Olivier Capparos
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Premier livre / CD 1 - (57’10’’)
PREMIER CAHIER
À la campagne
1/ Le sommeil – Devant la cage. (8’02’’)
SECOND CAHIER
L’île au trésor
2/ Dans les jardins d’été – Pique-nique –
Une partie de cache cache. (6’22’’)
TROISIÈME CAHIER
L’appel fantastique
3/ Dans la forêt ¬– En barque sur le lac – ¬On
se jette à l’eau ! (7’12’’)
QUATRIÈME CAHIER
La grotte
4/ Une résurgence – La peur du noir. (5’02’’)
INTERLUDE 1
5/ Première variation sur Rondo de lie. (1’47’’)
CINQUIÈME CAHIER
Sur les hauteurs
6/ Jeux d’eau – La cascade. (4’05’’)
(premier rêve d’Adèle)
7/ Au refuge – Rêve bleu. (6’09’’)
INTERLUDE 2
8/ Seconde variation sur Rondo de lie. (2’18’’)
SIXIÈME CAHIER
Notre boum à la maison
9/ Dans les jardins d’été – La boum –
Chant final avec toute la famille. (16’09’’)
FIN DU PREMIER LIVRE.
Second livre / CD 2 - (65’20’’)
SEPTIÈME CAHIER
Les bruits de la forêt
1/ Au bout du monde – Une bête – Discussion sous la
pluie. (9’36’’)
HUITIÈME CAHIER
La capture
2/ Notre chanson de l’été – Attente –
Les insectes. (7’22’’)
(second rêve d’Adèle)
Le voyage
3/ Les yeux clos – Petits cauchemars – Le rève du
voyage au Maroc. (13’02’’)
INTERLUDE 3
4/ Troisième variation sur Rondo de lie. (2’08’’)
NEUVIÈME CAHIER Une découverte fascinante
5/ Glissades en hiver – La découverte. (10’27’’)
INTERLUDE 4
6/ Quatrième variation sur Rondo de lie. (2’13’’)
DIXIÈME CAHIER
à Pierre Bettencourt L’été
7/ Prélude – À La pêche. (11’46’’)
8/ Le cimetière – Les voix du passé. (8’45’’)
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Lionel Marchetti est compositeur de musique concrète. Il a composé
au Groupe de Recherches Musicales de Paris (INA-GRM) depuis 1993, ainsi
que dans son studio personnel. Ses compositions sont éditées
dans divers labels, en France et à l’étranger :
Métamkine (France), Goundfault (USA), Fringes (Italie), Musica
Genera (Pologne)... et diffusées en Europe par Metamkine.com
Il a également écrit deux essais : La musique concrète
de Michel Chion (1998) éd. Metamkine et Haut-parleur, voix et
miroir (2003) éd. Revue et Corrigé.
Pour définir sa musique il est possible de reprendre l’adage
de l’écrivain Kenneth White :
" Concret ou abstrait ? J’aime l’abstrait où
subsiste un souvenir de substance, le concret qui s’affine aux
frontières du vide. "
Olivier Capparos est philosophe, compositeur, peintre
et écrivain. Sa recherche et sa production regardent différents
domaines intellectuels et artistiques
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